13.06.2009
L'arbre
Une vie à surveiller les autres, emplie de questionnements.

Je suis né je ne sais trop d’où, j’ai toujours connu ce jardin. Je ne sais pas depuis quand je suis planté ici, mais mes premiers souvenirs remontent loin, lorsque les bombardements se faisaient quotidiens. Il y avait une enfant, une jeune et jolie enfant qui venait souvent s’appuyer sur moi. Ça me faisait peur. J’étais si chétif à ce moment que j’avais peur même lorsque le vent soufflait un peu fort, que dire de ma panique lorsque cette enfant s’étendait de tout son poids sur moi.
La vie était calme juste après, quand les bombardements ont cessé. J’ai vu monter les maisons autour de moi. Et de plus en plus d’enfants qui venaient jouer près de moi.
Un matin, des grues sont arrivées. Elles ont creusé un beau trou bien carré juste à côté de moi, les maçons ont suivi, et les murs se sont vite élevés.
Un couple est venu, ils étaient jeunes et beaux. Ils ont mis une barrière nous incluant, moi et les murs. Le toit a été posé quelques jours après.
J’avais enfin un propriétaire. J’étais fier. Je reconnus assez rapidement la petite fille qui venait s’appuyer contre moi. Elle avait tout fait pour acheter ce terrain, étant attachée, disait-elle, à moi.
Très vite son ventre s’est arrondi. Et elle est revenue quelques temps plus tard avec un landau. J’y entendais des cris, mais je ne voyais pas ce qu’il contenait.
J’ai vite remarqué qu’en me penchant très fort les soirs de grand vent, je pouvais le voir qui dormait dans son berceau à l’étage. Il était si petit, à la place des propriétaires, je n’aurais pas osé le toucher ! Avais-je été comme ça moi aussi ?
L’été, la maman venait s’asseoir à mon pied avec une couverture, et avec le bébé. Elle lui racontait des histoires, elle lui chantait des berceuses, j’aimais ça. J’ai à peine pris le temps de le voir grandir, qu’un matin, c’est lui qui marchait près de moi, qui me montrait de ses petites mains en posant mille et une questions à ses parents.
Et il y eut un second puis un troisième landau. J’étais heureux, épanoui, les passants disaient ne jamais m’avoir vu aussi beau, aussi majestueux.
Le père mit une balançoire près de moi, et c’est à longueur de journée que je surveillais les jeux des enfants, ayant parfois très envie d’en prendre un dans mes bras quand il se blessait, pour l’aider à se relever. Mais je ne pouvais pas … Un jour apprendrais-je moi aussi à marcher ?
Les enfants grandissaient et me trouvaient de plus en plus de rôles différents : parasol par beau temps, parapluie quand l’orage grondait, je me transformais également en ami de jeu à la corde à sauter, ou en goal improvisé quand les garçons sortaient leur ballon.
Les enfants ont grandi, ils venaient s’appuyer contre moi pour lire, ou pour s’embrasser avec leurs amoureux du moment. Ils venaient pleurer près de moi lorsqu’ils étaient malheureux ou se sentaient incompris par leurs parents. Ils me parlaient, me racontaient leurs histoires, j’avais tellement envie de leur répondre mais je ne pouvais pas. Pourrais-je un jour parler ? Echanger mes idées et mes histoires avec quelqu’un serait tellement plaisant.
Les enfants sont partis, les parents ont organisé une fête un soir où leur fille, toute de blanche vêtue, a posé devant moi pour des photos qui paraissaient tellement importante. J’essayais de me dresser le plus possible, d’être ce que l’on attendait de moi : fort et majestueux.
Les parents marchaient moins, et moins vite, ils avaient des cheveux gris maintenant. Les enfants venaient les voir avec leurs propres enfants. J’adorais ces visites, où les petits enfants venaient jouer avec moi comme avant. Mais les visites se firent plus rares.
Un autre matin, une longue voiture noire arriva dans l’allée du garage, on sortit une boite en bois de la maison. Les gens pleuraient. La dame était habillée tout de noir. Elle avait l’air tellement triste. Les enfants ne vinrent pas jouer près de moi ce jour là. Je ne comprenais pas. Est-ce qu’un jour moi aussi j’allais finir en boîte en bois ?
Ensuite la dame a passé ses journées sous mon ombre, elle semblait si triste, si vide. Moi je me sentais mieux que jamais. Mis à part l’air qui était de moins en moins bon, la vie me semblait parfaite. Je ne sais pas si j’aurais supporté encore que les enfants se pendent à moi comme ils le faisaient.
Je me doute qu’un jour la dame partira elle aussi dans une boite en bois. Mais je serai toujours là. J’espère que les nouveaux propriétaires auront des enfants, je pourrai toujours les regarder grandir. Mais, et moi, est ce qu’un jour je partirai dans une boîte en bois ?
Ou alors serais-je le bois de la boîte ? Je sais que je suis un privilégié. Personne n’est jamais venu couper mes branches ou entailler mon tronc. Je n’ai jamais eu à abriter que des jeux d’enfants. Mais dans ma position, on peut vraiment se poser des questions non ?
Tiens, la grande voiture noire arrive. La dame va sûrement partir dans quelques minutes.
Et moi ? Qui va penser à moi ?
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