13.06.2009
La ferveur
Il faut l'avoir vécu pour le comprendre ...
Il faut y avoir cru pour sentir le frisson ...
J'essaie de le partager avec vous ! Merci de me dire si l'objectif est atteint !
Depuis ce matin, Christophe est fébrile. Il sait que ce soir, c’est LE grand soir.
Il a sa place dans sa poche depuis déjà deux mois. Il se souvient en souriant avoir fait la file dehors durant 5 heures pour avoir enfin dans les mains ce précieux sésame. Il y a eu tant de gens déçus ce matin là de ne pas y avoir eu droit ! Mais lui l’a eu ! Et il en fier.
Il a du faire sa journée de travail, mais il n’avait que sa soirée dans la tête. Il n’a parlé que de ça avec ses collègues, il les a saoulés. Ils l’ont taquiné. Logique, c’est toujours comme ça.
Il a passé plus de temps à surveiller leur site internet qu’à travailler à vrai dire, il voulait tout savoir de cette journée, il craignait bien trop de perdre une seule information importante. Qui serait là ? Qui risquait de ne pas y être ? Les anglais étaient-ils déjà arrivés ? Bref, il était trop impatient !
Il quitta le bureau à la même heure que les autres jours, mais tout en sachant que ce soir, rien ne serait comme les autres fois. Il passa chez lui, peu de temps, juste le temps de changer de tenue, il n’allait pas aller là-bas en costume tout de même. Il rit d’imaginer la tête de ses amis s’il osait arriver comme ça !
Il se dévêtit et sortit de sa commode sa boîte des grands jours. Elle contenait tout l’équipement nécessaire : écharpes, vestes, pull, drapeaux, la boîte du « parfait petit supporter » en somme.
Il enfila ses vêtements sans prendre la peine de se doucher, ce n’était vraiment pas nécessaire au vu du bain de foule qu’il prendrait tout à l’heure.
Tout à l’heure ? Il regarda sa montre, et ô tristesse et déception, il n’était que 18 heures. Il ne devait être là qu’à 20 heures 30. Que faire pour tuer ces deux heures le plus rapidement possible ?
Il descendit, pas la peine d’imaginer rester chez lui avec ce qui l’attendait… Il marcha au hasard des rues vers ce qu’il savait être son rêve…
***
Benoît avait pris ce congé ce jour là. Enfin il ne s’était pas rendu au chantier quoi… C’est comme ça que tous pratiquaient dans leur firme. Et personne n’avait jamais eu d’ennuis ! Donc, continuons !
Il avait dormi jusque 13 heures, s’était éveillé en sachant que ça serait aujourd’hui ! Pour tout petit déjeuner, il avait pris sa première bière de la journée, puis avait téléphoné de suite à son pote, celui avec qui il serait ce soir :
- Salut toi. T’es prêt ? C’est le grand jour. T’as fini la banderole ? Quoi ? Elle est déjà là-bas ? Mais t’es un génie mon vieux ! Je passe chercher les casiers, et on se retrouve au car alors ? Ok ok oui t’inquiète je serai là à 4 heures !
C’est qu’il y avait de la route à faire jusque là. Il se doucha rapidement, s’habilla, et sortit à la va-vite, oubliant son portefeuille et son entrée, fit demi-tour, prit le tout, et fonça dans les rues au volant de sa petit AX que tout le quartier connaissait. Il faut dire qu’elle n’était pas discrète avec les autocollants partout, des drapeaux aux fenêtres, et la peinture aux couleurs choisies et mal faites.
Il arriva au car à l’heure. Il sortit de sa voiture les 5 bacs de bière, et rejoignit ses amis qui étaient déjà dans l’ambiance ! Les chants avaient commencé, rythmés par une grosse caisse. La musique était réglée à fond dans le car, ils se devaient de s’échauffer la voix. Ils se devaient d’être ce soir encore, le meilleur club de supporter connu.
Ils s’arrêtèrent près du stade à 18 heures. Ils avaient faim. Ils se ruèrent sur les cabanes à mauvais sandwiches, et burent encore plus que de raison.
Benoît était le plus enjoué des fanatiques. Il vivait pour ce club, avait rompu avec de nombreuses copines qui ne comprenaient pas sa passion, et avait été forcé de déménager de chez ses parents parce qu’ils n’acceptaient pas ses dépenses uniquement faites pour son amour de son club.
Il avait été un court moment président du club de supporters. Mais avait vite compris qu’il préférait de loin être dans les tribunes avec ses potes que de devoir gérer le côté administratif des choses. Il avait abandonné son poste un soir où il avait simplement oublié de réserver un car… Trop occupé qu’il était à préparer les banderoles géantes avec ses amis. Les autres l’avaient haï.
Il était temps maintenant, il fallait entrer dans le stade…
***
- Monsieur le Ministre, l’huissier du Parlement vient de téléphoner, il vous prévient que la réunion est avancée à ce soir 20 heures au lieu de demain.
Le ministre devint blanc, puis rouge, puis hurla à travers les bureaux qu’il était hors de question qu’il aille à cette réunion ce soir, qu’il avait bien mieux à faire. Il avait posé son absence depuis des mois, et il ne changerait rien aux plans initialement prévus !
Il prit son téléphone, appela son chauffeur et lui confirma l’heure de départ, en précisant qu’il faudrait passer par chez lui pour qu’il puisse se changer !
Le chauffeur se réjouissait lui aussi d’être à ce soir. Son patron lui prenait à chaque déplacement du style un billet pour lui aussi, histoire qu’il ne patiente pas dans la voiture comme beaucoup d’autres. C’était un bon patron ce ministre.
A l’heure dite, le ministre descendit quatre à quatre les marches du cabinet, non sans lancer à ses collaborateurs des petites phrases taquines quant à l’endroit où il se trouverait ce soir si on le cherchait, n’oubliant pas de préciser de ne le déranger qu’en cas de coup d’Etat.
Il devait donc passer chez lui, et craignait ce moment. Il savait que son épouse allait lui sortir son éternel refrain :
- Tu vois que tu peux t’absenter quand tu en as vraiment envie. Et pour notre anniversaire de mariage ? Tu étais où déjà ? Au bureau ! Et pour le mariage de notre fils ? Au bureau ! Maudit sport !
Mais déjà il était reparti, avait pris le temps d’enfiler un pullover et d’attraper -son écharpe fétiche qui pendait à l’arrière de la porte de la chambre. Combien de fois lui avait-il proposé de l’accompagner là-bas ? Mais elle avait toujours refusé, arguant que ce n’étais pas la place d’une épouse de Ministre, que toutes les caméras seraient tournées vers elle, et qu’elle prendrait la honte de sa vie !
Soit ! Mais ce n’est pas pour ça que lui devait s’en passer. Il avait l’habitude des caméras, et prenait un grand plaisir lorsque les autres supporters le voyait et scandait son nom à la manière d’un grand joueur.
Il était difficile à cette heure de se faire un passage, mais ils parvinrent tout de même à accéder au parking VIP.
***
Il s’est levé très tôt. Le coach a demandé à ce qu’ils soient à l’entrainement plus tôt qu’à l’habitude. Une grosse journée les attend.
Il prend son petit déjeuner, composé de laitages et de fruits, et passe rapidement dans la douche.
- Chérie, j’y vais. Tu seras là ce soir ? Ca me ferait vraiment plaisir que tu viennes, et puis il y aura toutes les copines des autres, tu seras loin d’être seule.
Une petite caresse à son chat qui lui court dans les jambes comme s’il comprenait, un regard sur la photo de l’équipe de la saison passée brandissant la coupe, et il s’en va. Il monte dans son 4x4 flambant neuf, il met une musique reposante, et roule tranquillement vers ce choc que toute une ville, tout un pays, attend depuis déjà longtemps. Il sait qu’il doit relativiser, qu’il ne doit penser qu’à tenir son rôle, mais il sent quand-même du poids sur ses épaules carrées.
Il arrive au centre, il gare sa voiture sur le parking où elles sont quasi toutes semblables, attrape son sac, et se dirige vers la salle commune. Le coach va sûrement encore leur faire reprendre un petit déjeuner, de peur qu’ils n’aient pas mangé assez que pour faire face à cette immense prouesse physique qu’ils auront à réaliser ce soir.
Ses coéquipiers le chambrent un petit peu, c’est de coutume, il est le dernier venu dans l’équipe, un super espoir, il devra en plus de gérer sa partie, faire ses preuves ce soir. Les supporters n’étaient pas ravis de la somme dépensée pour l’achat de ce joueur.
Un briefing, encore entendre les tactiques, souffler un peu, de l’échauffement physique, encore un briefing, un dîner, une sieste, et il faut déjà rejoindre le vestiaire pour se préparer.
Le short, le t-shirt à col roulé, la vareuse. Il se regarde dans le miroir et a encore du mal à y croire. Ce soir, il va faire partie de ceux qui feront l’histoire. Les protège-tibias, les chaussettes, une vérification du kiné sur la position des « sauveurs de jambes », un petit tour de bande adhésive pour soutenir les chevilles.
Et finalement, les crampons. Il les regarde comme si c’était la première fois qu’il les voyait. Il les trouve toujours aussi beaux. De plus, ceux-ci ont été conçus à sa largeur de pied. « Des vraies pantoufles » pense-t-il.
Mais c’est l’heure, on entend les hurlements des supporters, il faut y aller maintenant !
***
Ils sont tous là, Christophe en tribune assise au calme, Benoît en tribune debout, penché au dessus du vide, un mégaphone à la main, met l’ambiance dans son camp, Monsieur le Ministre dans sa loge VIP, une coupe de champagne à la main, et lui, finalement lui qui monte sur le terrain une boule au ventre sous les cris de ses supporters qui scandent son nom.
Ils sont si différents mais ce soir tous égaux, ils vont vibrer en même temps, crier, hurler à l’affront, sourire du spectacle offert, souffrir avec le 11 de base si celui-ci se sent mal, se donner à leur échelle pour leur équipe.
Une seule chose en fait les rassemble, une couleur, un blason, une seule ferveur.
Ce soir ils ne sont pas seuls face à leur espoir commun, ils sont 25.000 à penser les mêmes choses, enfin, pour être juste, ils sont 25.011… Et tous ils vont y croire, et tous vont donner leur contribution à cette fête du football. Il n’y a plus de hiérarchie, ou plutôt une seule, ceux qui courent physiquement derrière le ballon, et ceux qui le poussent mentalement avec tant d’espoir qu’il finira forcément, c’est obligé, à entrer dans la cage adverse.
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