13.06.2009
Tous égaux
L'injustice dans tous ses états !
Il est là… Allongé sur cette table, les sangles les serrent tellement que ses veines sont visibles d’ici. Des perles de sueur coulent dans son cou et s’écrasent sur la table. A force de les fixer, j’en entends presque leur son. Et son regard… ses yeux m’implorent, mais je ne peux rien faire …
Il pourrait regarder sa mère assise à mes côtés, ou encore le prêtre qui lui parle sans cesse ! Mais non, il ME regarde ! J’ai envie de hurler, de lui dire que j’ai tout fait, tout essayé, mais il n’a même pas voulu m’aider ! Il aurait pu la signer cette demande en grâce proposée par son avocat, mais selon lui, il n’en avait pas le droit eu égard aux victimes… mais si on le croit, ce ne sont pas ses victimes … Mais alors qu’attend-il de moi ? Un pardon ? Je ne peux pas ! Un sourire ? Impossible ! Mon jugement ? Il le connaît déjà …
Le directeur se lève, regarde sa montre, et fait un signe au bourreau. Il baisse un petit levier rouge, je vois les produits s’écouler dans les tuyaux …
C’est fini, bien fini, il n’a plus aucune chance de s’en sortir…
Son regard se fait encore plus insistant. Oui ! Mais oui j’ai compris ! Il veut me dire enfin le fin mot de l’histoire !
Je me lève, je hurle, je frappe sur la vitre :
- Dis-moi ! Dis-moi maintenant !
Deux policiers se jettent sur moi, me repoussent loin de la vitre, loin de la vérité… Le temps de me retourner et déjà ses yeux sont fermés. Et cette ligne horizontale apparaît sur le monitoring. Sa mère pleure en silence. Les témoins applaudissent. Je ne parviens pas à réaliser…
Machinalement, je sors de la pièce, traverse un couloir, une cour. On entend les cris et des bruits métalliques provenant des cellules des autres détenus. Mais que pensent-ils ? Sont-ils heureux eux aussi ? Ou se demandent-ils quand arrivera leur tour ?
Un dernier haut mur, et là c’est la cohue : journalistes, pro peine de mort, anti, anti tout, pseudo prêtres qui hurlent des versets, femmes qui chantent à la gloire de Dieu, et même des enfants qui crient leur joie …
Ce monde est il devenu fou ? Un homme est mort ce soir ! Un fils, un frère, un ami, un Homme !
Personne ne remarque dans ce brouhaha le passage de la camionnette noire qui vient de franchir le portail de la prison …
C’était un ami d’enfance … Je l’ai vu apprendre à rouler en vélo, se vautrer, se relever, apprendre à jouer au foot, il serait gardien disait-il, mais il a toujours tremblé quand un ballon arrivait …
Quand sa mère travaillait trop tard, c’est chez moi qu’il venait … ma mère nous traitait en égal !
Nous avons eu nos premières copines ensemble, nos premières cuites, les examens ratés ou réussis, les joies de la recherche d’études, les galères de la recherche d’un boulot !
Même l’université ne nous avait pas séparés : J’ai fait lettres, j’ai fini journaliste. Il a fait lettres, il a fini prof.
Après, le trou noir. Je ne sais pas ce qu’il est devenu. Il était prof dans un petit lycée de province. J’étais trop occupé par mon travail que pour prendre le temps de lui téléphoner, ou pour répondre à ses messages laissés au hasard sur mon répondeur.
Apparemment il n’a pas eu une vie facile, mais sa mort ne l’a pas été non plus.
Il m’a appelé de la prison, évidemment, je savais qu’il s’y trouvait. J’avais lu l’article sur son arrestation. Je ne pouvais croire qu’il ait pu tuer et violer des femmes. Il était bien trop douillet pour cela, trop peureux, trop lui-même.
Je lui ai rendu visite, j’ai même essayé d’enquêter selon ses dires afin de découvrir le vrai tueur de ces femmes. Personne ne l’a cru, il faut que j’avoue que j’ai moi aussi douté lorsque le procès a eu lieu, et que la partie civile a étalé ses preuves avec fierté.
Je rentre chez moi, défait, vide, atterré autant par sa mort que par la cruauté du public. Ils demandaient une mise à mort, ils l’ont obtenue. En aurait-il été de même quelques jours avant, ou quelques jours après, ou dans un autre Etat ?
Une pile de courrier m’attend sur ma boîte aux lettres. Quelle idée j’ai eu aussi de donner mon adresse réelle dans cet article concernant son enquête…
Je ne sais pourquoi j’ouvre la première enveloppe. Elle est volumineuse. Elle contient un manuscrit, mais quand je dis manuscrit, c’en est un vrai ! Des pages et des pages écrites à la main, sur du papier divers, avec des encres diverses.
Installé dans mon canapé, un café chaud à la main, je commence la lecture, j’ai besoin de me changer les idées, j’ai besoin de me vider la tête.
« Bonjour ami lecteur, je suis A. Vous ne trouverez dans ce récit rien d’autre que la vérité, mais rien qui puisse démontrer mon identité.
Je ressens le besoin d’écrire mon histoire parce que l’on peut m’arrêter à tout instant, que je peux mourir dans mes folles chevauchées, et finalement, qu’un être humain est mort ce soir ! Mort à cause de moi ! Mort en payant mes crimes… Ce n’est pas de la culpabilité, juste une envie de prouver qu’il y a moyen, toujours, de passer à travers les mailles du filet, quel que soit celui utilisé. »
Je laisse tomber le manuscrit, je me laisse tomber, j’ai vraiment envie de laisser tomber le monde entier qui pèse tellement sur mes épaules à cet instant précis ! Et dire que des gens ont crié de joie… S’ils savaient, si le monde savait !
Je n’ai pas envie d’en savoir plus, j’ai juste envie de ne plus faire partie de ces êtres là.
Je dois bouger, je dois bouger avant de me laisser enterrer. Les idées sont noires, confuses, infructueuses. Je vis l’enfer sur terre, mes semblables ne sont que des monstres.
En bas de mon immeuble, je croise un groupe de jeunes, plusieurs couples. L’un des garçons rit en disant à ses copains que c’est bien fait pour lui, qu’il est plus tranquille maintenant que cet homme est mort, qu’il ne méritait pas de vivre, qu’il n’était qu’un monstre.
Je m’avance vers lui, je lui parle, j’essaie de lui faire comprendre mon point de vue sur la mort. Je vis une tension méconnue. J’ai peur de moi-même. Il me regarde avec effroi, il me traite de fou, me conseille un hôpital psychiatrique tout proche. L’un de ses amis a sorti un couteau, sans doute pour se protéger de moi, je le lui prends dans un geste irréfléchi, et je le plante encore et encore dans le torse du jeune homme.
J’ai du sang sur les mains, pas plus au final que sur celles de ce garçon qui riait de la mort de mon ami. Assis sur les marches de mon immeuble, les sirènes sont déjà audibles. Elles se rapprochent inlassablement et font mon avenir. J’attends. J’attends mon emprisonnement, mon procès et ma mort. Et là, personne n’aura joui du plaisir de tuer à ma place !
12:25 Publié dans Rédaction | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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